L'immeuble, le terme est générique, où j'avais échoué depuis quelques années, porté par un ressac trop violent est un établissement administrativement inclassable.... Compte-tenu de l'insalubrité de ce bâtiment digne de figurer au décor d'un film néoréaliste italien, il faut se frotter les yeux pour ne pas rêver ou croire que cela peut encore exister.
En vérité, il s'agit d'un hôtel misérable appelé pudiquement chambre garnie, c'est là que je vis sans l'avoir choisi. Mes voisins, humbles habitants de cette maison d'indigence sans sou ni maille, voyageurs en quarantaine, frêles esquifs portés jusqu'ici par un mauvais coup de roulis, savent de même que les scaphandriers en plongée profonde, qu'ils sont au dernier palier avant le fond pour les uns, au dernier sas avant la rue pour les autres. Plus qu'ailleurs, à tout moment, cet endroit me rend un peu plus vieux à chaque instant.
...Le hall de l'hôtel éclairé par un faible falot est encastré entre deux immenses portes battantes couleur sang de boeuf. C'est un imposant porche aveugle dont le sol recouvert çà et là d'éclats de gravier et de petits carreaux ocre descellés, crisse et gémit sous vos pas...
Derrière les coulisses, tout est pénombre et secret; le premier obstacle, non des moindres, est de réussir à l'aveuglette dans cette obscurité à introduire la clé, puis la tirer à soi jusqu'à faire fibriller et céder délicatement par un habile et sensuel tour de main, la vieille serrure montée à l'envers, désabusée, déflorée et équarquillée par des générations de coquins.
A peine la deuxième porte de cet "arrière monde" franchie, apparaît dans la semi-obscurité couleur tabac, la rampe d'escalier dure et brillante comme du bois de loupe, sur laquelle tant d'enfants ont jadis usé leur fond de culotte. Sur le départ de la balustrade en fer forgé, posée comme une récompense, une boule de cristal d'un beau travail, ultime et dernier témoin d'une époque révolue, vit et luit modestement ses derniers instants... Personne dans les étroits passages. Partout dans les couloirs, portes closes et serrures verouillées. Ici, le temps s'est irrémédiablement figé.
En gravissant l'escalier, l'odeur familière et putride de graillon, de fèces et d'urine de chat se répand partout. Les vieilles marches fendues à coeur gémissent de douleur, la rampe grince de rancoeur.... De mémoire d'homme, aucun rire, ni chant d'enfant n'a jailli depuis longtemps de ces étroits couloirs. Seuls résonnent, tonnent, sonnent et se propagent d'étage en étage, des souffles trop courts, des râles trop longs, des toux catarrheuses ou les pas d'un vieillard à la fin de son chemin.
...Tout en haut, juste sous les toits, les pièces troglodytes mansardées ressemblent davantage aux grottes d'Altamira, les peintures rupestres en moins, qu'à des chambres d'hôtel.... Cette petite communauté presque oubliée, rejetée là-haut comme les vieux meubles au grenier, a vieilli silencieusement entre ces murs en même temps qu'elle perdait ses illusions, puis s'est cramponnée à l'étage au fil des années, se fondant dans le paysage en réglant sa vie égale sur les hasards du jour...

colporteur de France