Jeudi 4 février 2010
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Il est temps de parler de mon âne. Les médias nous informent de tas d'évènements sur la
Galilée, l'Afganistan ou l'inclinaison de la tour de Pise. Mais d'ânes point. Les humains et les ânes ont pourtant peiné dans les mines, les norias, les labours, les champs, les pyramides, et même
lors des promenades enrubannées de la comtesse de Ségur. Dans la Bible, une ânesse interdit à son maître, le devin Balaam, de bloquer le peuple d'Israël à son approche de la Terre promise. Ce
jour-là, nous avons frôlé le désastre. Imaginez : si l'ânesse n'avait pas décoché à Balaam quelques ruades, les juifs n'auraient jamais pu entrer dans la Terre promise et cela aurait fait un
gros embrouillamini dans la Bible ! Et même dans l'histoire ! Il eût fallu tout reprendre de zéro.
En récompense, on lui a donné le droit de souffler sur l'enfant Jésus dans la crèche. C'est agréable, d'accord, même flatteur, mais n'exagérons pas, ça ne dure pas. Pour le reste, que d'avanies !
Isabelle la Catholique, quand elle brûlait une sorcière ( mais oui, ne riez pas, elles existent ) la collait à califourchon et toute nue sur un baudet pour ajouter l'humiliation au
supplice. Les instituteurs, pardon, les professeurs d'école, coiffent les cancres d'un bonnet d'âne. Je l'affirme, car j'ai donné. Non, cet équidé est décidément voué à l'ombre. On ne lui concède
qu'une seule vertu si je puis dire, mais de taille il est vrai : une invraisemblable allégresse sexuelle.
Les kabbalistes juifs découvrent que le nom de l'âne contient les mêmes lettres que le mot matière. Ils en concluent qu'il est le maître des secrets et ils ont bien raison. L'âne a tout
compris. S'il est bête, c'est comparable à l'idiot de Dostoïevski, c'est à dire qu'il est génial. Il sait tout. Il est si intelligent que je doute qu'il trotte dans le même monde que nous. Il
fait semblant de partager nos maisons, mais il vient d'ailleurs. Il traverse nos géographies sans faire de bruit pour ne pas nous offenser, mais il n'appartient pas à nos saisons. Sa tactique est
subtile. Elle dépasse nos cervelles d'hommes. Voyez l'histoire de l'âne de Buridan. Il est soumis et glorieux, résigné et irréductible, esclave et souverain, défait et vainqueur. Il gambade en
catimini dans des printemps où nous ne sommes ni ne serons jamais. Dans la trame du temps il a trouvé un accroc. Il s'est faufilé par cet accroc et s'est sauvé du temps. Sur ses jolis sabots,
il trottine dans les prairies où ne sonne jamais l'heure. Il n'est pas en colère. Il a de la compassion plutôt. Il ne nous blâme pas. Il nous constate. Il voudrait nous aider à être moins
vindicatifs, plus justes, moins mercantiles, moins cupides plus généreux, plus fraternels et moins violents. Mais rien n'y fait, nous sommes du mauvais bois dont on ne fait pas les flûtes.
C'est un mauvais moment à passer, une mauvaise éternité. Ensuite, ça ira mieux...enfin, peut-être...